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Portraits des pharmaciens

 
 

Découvrez l'enthousiasme et l'engagement des pharmaciennes et pharmaciens qui se mobilisent au quotidien pour le bien-être de leurs patients et de leurs clients. Tous ces portraits ont été publiés sous cette forme dans le pharmaJournal.

 
 
 
 

Pierre-Alain Gras

 
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Pierre-Alain Gras est l’un des rares pharmaciens biologistes à exercer en Suisse. Pourtant, les études de pharmacie représentent selon lui la meilleure des formations pour devenir responsable d’un laboratoire d’analyses médicales.

Comment êtes-vous «tombé» dans la marmite pharmacie?

Pierre-Alain Gras: Mon oncle détenait la Pharmacie du Mortier d’or, à Genève, qui par la suite est devenue la Pharmacie du Dr Buchs. Il avait un doctorat en analyses médicales et en tant que chargé de cours à l’université de Genève, il a essayé d’intéresser les étudiants en pharmacie à la biologie et aux analyses médicales. Il a aussi fait partie des fondateurs d’Ofac. C’était un personnage. J’ai énormément appris à ses côtés lorsque j’ai effectué mon stage en pharmacie dans son officine. Le contact avec la clientèle, le travail de conseil m’ont beaucoup servi par la suite, notamment pour aller démarcher les médecins, discuter avec eux d’égal à égal. Mais à l’époque j’étais très attiré par la galénique et je me destinais plutôt à l’industrie.

Qu’avez-vous décidé de faire une fois diplômé?

Je souhaitais faire un doctorat en pharmacie galénique avec le Prof. Pierre Buri, de l’université de Genève, mais il avait déjà douze doctorants, dont le regretté Jean-Luc Salomon qui allait devenir plus tard le directeur d’Ofac. Il m’a demandé de patienter un an. Pour ne pas perdre mon temps, j’ai contacté le Laboratoire Central de Chimie Clinique de l’Hôpital Cantonal Universitaire de Genève sur les conseils de mon oncle. Il proposait justement une place à mi-temps en analyses médicales. J’ai terminé la fac en juin 1975 et en août je démarrais comme chef de section. J’étais responsable des électrolytes, mais aussi d’analyses spéciales, comme le fer, les porphyrines ou encore les calculs rénaux. C’était très varié et cela m’a vraiment beaucoup plu. Comme quoi, le hasard fait plutôt bien les choses.

Quelle a été l’étape suivante?

J’ai poursuivi mon mi-temps au laboratoire central tout en démarrant un certificat de formation spécialisée en chimie clinique aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). A l’époque, en Suisse, il n’existait aucune formation en biologie médicale alors je me suis inspiré de la France et de son internat de pharmacie. Je me suis «fabriqué» ma propre formation pendant cinq ans, en me formant au sein des HUG en hématologie, en analyses d’urine, etc. J’ai complété cette formation sur le tas par des cours de microbiologie au CHUV, à Lausanne.

Une véritable formation en analyses médicales a-t-elle été créée depuis?

Absolument. A la fin des années 80, la FAMH – qui était à l’époque une association de laboratoires privés qui défendait les intérêts de la biologie libérale – a pris l’initiative de créer un cycle de formation postgrade pour l’ensemble de la Suisse. Ce diplôme FAMH était soit monodisciplinaire – Hématologie, Chimie clinique, Immunologie clinique, Microbiologie médicale ou Génétique médicale (par la suite) – ou pluridisciplinaire. La première durait trois ans, la seconde cinq ans. pharmaSuisse, qui siégeait dans la commission «Weiterbildung zum Larborleiter» en charge de l’élaboration de ce diplôme, m’a mandaté pour représenter les pharmaciens. Ce que j’ai fait pendant dix ans. Au sein de cette commission, je me suis notamment battu pour que la formation pluridisciplinaire dure au moins cinq ans, en me basant sur la formation FMH des médecins. C’était, selon moi, une condition sine qua non pour être crédibles et reconnus, en particulier auprès des médecins. Mais d’autres membres de cette commission, les chimistes notamment, n’étaient pas forcément sur la même longueur
d’onde.

Cette formation FAMH a-t-elle évolué depuis sa création?

Les cursus courts et longs existent toujours mais ils ont dû être mis en conformité avec les directives européennes, ce qui a rendu la formation multidisciplinaire encore plus difficile. Il faut compter maintenant six ou sept ans pour l’obtenir, et trouver des financements s’avère compliqué. Conséquence: les biologistes multidisciplinaires sont bien moins nombreux qu’avant.

Pourquoi si peu de pharmaciens se dirigent vers la biologie médicale?

Avant tout parce qu’ils ne connaissent pas ce débouché. Personne ne leur en parle vraiment pendant leurs études. Durant ma carrière, j’ai bien essayé d’en faire la promotion au sein des universités mais sans beaucoup de succès je dois l’admettre. C’est dommage parce que la pharmacie est selon moi la meilleure des formations pour devenir responsable d’un laboratoire d’analyses médicales. Notre cursus nous prépare très bien – avec la biologie, la physique, etc. – et puis nous manipulons beaucoup. Même les médecins n’ont pas les connaissances
pratiques et techniques que nous avons. Et pourtant aujourd’hui les responsables des labos sont surtout des chimistes, des biologistes, des biochimistes … On compte seulement quelques médecins – une vingtaine dans les laboratoires privés – et encore moins de pharmaciens. Alors qu’en Italie, en Espagne, en France, les biologistes ne peuvent être que médecins ou pharmaciens. En Allemagne, seuls les médecins peuvent devenir biologistes. La Suisse fait un peu figure d’exception.

Y a-t-il beaucoup de places de travail?

Plus que jamais, car beaucoup de biologistes vont prochainement partir à la retraite et nous allons manquer de jeunes pour reprendre les laboratoires. C’est une profession qui offre l’opportunité d’entreprendre en possédant son propre laboratoire. La seule condition, c’est de trouver un prêt car acheter ou créer un laboratoire nécessite de gros investissements. Ensuite, en plus de son activité de laboratoire proprement dite, il faut faire de l’administration, du management de personnel, de la gestion. Mais vous pouvez également être employé(e), y compris à temps partiel, avec un bon niveau de salaire.

Que doit faire un pharmacien fraîchement diplômé tenté par la biologie médicale?

En premier lieu réussir un examen d’entrée qui repose sur des connaissances scientifiques générales. Certaines matières survolées pendant les études devront être rafraîchies, d’autres matières nécessiteront d’être un peu plus creusées, mais un pharmacien diplômé a l’avantage de posséder déjà de solides acquis en biologie, en bactériologie et en chimie. En travaillant un peu, il réussira sans autre l’examen. Le plus dur, c’est de trouver ensuite une place de stage dans un laboratoire. Je leur conseille de commencer à se renseigner deux ans avant la fin de leurs études, et d’aller voir des hôpitaux, des labos privés, des instituts pour trouver une place de stage FAMH reconnu.

Les stages sont-ils rémunérés?

Tout à fait. Je me suis battu au sein de la commission FAMH pour que les postulants à ce diplôme puissent être rémunérer correctement durant leur stage. Aujourd’hui, les rémunérations sont comprises dans une fourchette de 5000 à 8000 francs brut par mois.

Multidisciplinaire ou monodisciplinaire? Quelle voie conseillez-vous?

Moi, je conseillerai de suivre la formation multidisciplinaire, même si c’est plus long. La plus grosse part du travail d’un biologiste, c’est l’interprétation des résultats obtenus et quand on est multidisciplinaire, on a beaucoup d’atouts, on a une vision d’ensemble et on peut ainsi mieux conseiller les médecins. Ceux qui préfèrent opter pour la formation monodisciplinaire devraient à mon sens plutôt commencer par la microbiologie. C’est la spécialisation la plus compliquée mais qui ouvre sur d’autres secteurs.

Revenons à votre parcours professionnel. Qu’avez-vous fait après votre passage au laboratoire central de l’hôpital cantonal?

J’ai travaillé pendant un an dans un laboratoire privé genevois. Puis, en 1981, j’ai ouvert mon propre laboratoire médical, juste au-dessus de la pharmacie de mon oncle. Deux ans après, j’ai été contacté par des médecins de l’Hôpital de la Tour, à Meyrin, pour prendre en main le laboratoire de cet hôpital privé de 260 lits. J’en ai été le responsable à mi-temps pendant deux ans, puis je l’ai racheté pour le fusionner avec mon premier laboratoire. Ce n’était pas de tout repos car l’Hôpital de la Tour s’est fortement développé, notamment en chirurgie cardiaque, avec les pontages coronariens, mais aussi en dialyse ou encore en pédiatrie. Il m’a fallu énormément travailler pour être à jour et rendre des résultats fiables. Mais c’est la règle de base quand on se lance dans l’entreprenariat, tout comme en pharmacie d’officine d’ailleurs. Au bout de quinze ans, j’ai décidé de vendre mon laboratoire à un groupe international tout en devenant leur directeur de la communication clients suisses. Mais cela a tourné court en raison de divergences de vue.

Vous avez rouvert un laboratoire?

Depuis un moment déjà, je me disais qu’il fallait absolument aller sur Internet. Alors après avoir bien réfléchi, j’ai décidé de lancer en 2003 e-lab.ch, qui permettait pour la première fois au médecin de prescrire électroniquement des analyses (voir encadré). e-lab.ch a ensuite été racheté par Unilabs qui m’a proposé le poste de chef de la région Suisse romande que j’ai occupé pendant deux ans, avant d’intégrer leur Conseil d’administration. En 2011, j’ai quitté Unilabs pour devenir conseiller stratégique d’un laboratoire genevois.

En vue de créer un nouveau produit?

Oui, nous avons créé ensemble en décembre 2012 le laboratoire TEST SA, un nouvel outil d’aide en ligne pour la prescription d’analyses biologiques et médicales. Le groupe Labco fait également partie du tour de table. Tous les résultats transmis aux médecins sont validés techniquement par les techniciens et biologiquement par moi-même, en tant que responsable scientifique du laboratoire TEST SA. Je suis également pharmacienbiologiste FAMH responsable à temps partiel au laboratoire Biopath Lab à Lausanne.

Pour finir, est-ce que vos collègues officinaux doivent s’intéresser aux analyses médicales?

Glucose, urée, enzymes du foie, recherche de streptocoques dans la gorge, test de grossesse … ils peuvent analyser une vingtaine de paramètres biologiques, comme les médecins. Mais jusqu’à présent, très peu proposent cette prestation. Les médecins réalisent 500 millions de chiffre d’affaires grâce aux analyses contre quelques millions pour les pharmaciens d’officine … En continuant de s’en désintéresser, les pharmacies risquent de perdre cette activité. C’est dommage, d’autant que cela représente un potentiel énorme en matière de prévention. Le nombre de diabétiques ou d’insuffisants rénaux qui s’ignorent est considérable. Les pharmacies devraient donc être plus largement associées aux campagnes de dépistage, pour effectuer un premier triage et orienter vers un médecin si nécessaire.

Interview: Thierry Philbet
pharmaJournal 16 | 8.2016

 

François Rouiller

 
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François Rouiller a plusieurs vies. Il est pharmacien, officinal et hospitalier, mais également écrivain et dessinateur de science-fiction. Il a publié cette année un ouvrage où le médicament joue les premiers rôles.

Comment êtes-vous devenu pharmacien?

François Rouiller: Jeune, j’étais plutôt attiré par les beaux-arts, les lettres, la philosophie, mais les perspectives professionnellesétaient pour le moins incertaines. Comme je ne me voyais pas vraiment dans l’enseignement, j’ai regardé du côté des sciences et du médical, deux domaines qui m’attiraient aussi. J’ai finalement choisi la pharmacie car elle est au carrefour de la médecine et de la chimie et qu’elle permet d’être en contact avec les gens. Je n’ai jamais regretté ce qui a été un choix de raison au départ.

Qu’est-ce qui vous a particulièrement plu?

Tout d’abord, j’ai rencontré beaucoup de personnes très intéressantes lors de mes études puis par la suite dans ma vie professionnelle. Ensuite, j’ai eu la chance d’avoir un parcours très varié. J’ai débuté par l’officine, en faisant d’abord des remplacements, puis nous avons ouvert avec mon épouse, également pharmacienne, notre propre officine en 1985 à St-Légier- La Chiésaz, au-dessus de Vevey. Comme c’était un peu risqué du point de vue financier d’être à deux sur une petite officine, j’ai commencé à bifurquer vers la pharmacie hospitalière. Christian Schäli, alors pharmacien chef de la Pharmacie des hôpitaux de l’Est lémanique (PHEL), m’a embauché en 1988. Au début, nous étions 1,2 pharmacien et je travaillais à 20%. Je suis toujours à la PHEL, mais à mi-temps, et nous sommes maintenant une quinzaine dans l’équipe, sans compter les assistantes en pharmacie. J’ai d’ailleurs les deux titres FPH, officine et hôpital.

Quel est votre rôle à l’officine?

Mes responsabilités ont beaucoup évolué avec les années. Mon épouse se charge plus particulièrement de la gestion économique et du personnel de la pharmacie. Je m’occupe de l’informatique et de la partie scientifique, quand il s’agit de faire un peu de recherche ou d’approfondir certains dossiers. Je me rends aussi régulièrement dans une institution de personnes handicapées mentales, située à proximité de notre officine, pour laquelle nous assurons une assistance pharmaceutique, la préparation des semainiers et le suivi des dossiers des patients. Je continue naturellement à délivrer des ordonnances et à être présent au comptoir.

Et à la PHEL?

Au début, je touchais un peu à tout. Et puis au fur et à mesure que l’activité a augmenté, nous avons commencé à introduire au début des années 1990 l’assistance pharmaceutique et la pharmacie clinique. Je suis par ailleurs depuis des années le pharmacien référent de la Fondation Rive-neuve, qui est un petit hôpital spécialisé dans les soins palliatifs. C’est un peu mon domaine de prédilection.

Les pharmaciens ne sont pourtant pas très présents dans ce domaine?

Les choses sont en train de changer. palliative.ch, la Société Suisse de Médecine et de Soins Palliatifs, organise chaque année une réunion de consensus. Jusqu’à une période assez récente, il n’y avait que des médecins et des infirmières qui y participaient. Mais, dernièrement, des pharmaciens y ont été conviés car il est de plus en plus question de médicaments. A l’avenir, la place des pharmaciens dans les soins palliatifs va certainement se développer.

Vous avez d’autres responsabilités au sein de la PHEL?

Je m’occupe aussi de la communication. Je participe notamment à la commission des médicaments, qui décide du choix des spécialités disponibles au sein des établissements que nous approvisionnons. Je prépare les dossiers avant les réunions de la commission, puis j’ai la responsabilité d’informer les médecins, les infirmières et les collaborateurs de la PHEL des décisions qui ont été prises. Et comme à l’officine, je m’occupe de tout ce qui est informatique et système d’informations. Mais un peu trop peut-être.

Pourquoi, c’est devenu trop complexe?

L’informatique a été longtemps un de mes dadas. Je me suis amusé à développer des programmes propres à la PHEL, pour mon officine aussi, mais au bout d’un moment, vous devenez indispensable pour des questions purement techniques. C’est devenu une responsabilité très lourde qu’il est difficile de déléguer. Mais cela reste tout de même intéressant.

L’écriture, le dessin sont aussi d’autres passions?

Le dessinateur, le rêveur que je suis est né bien avant le pharmacien que je suis devenu. Ma grand-mère avait gardé un de mes premiers dessins. Il représentait des animaux sur la lune. Le pli était pris … A mes débuts, je produisais beaucoup mais ce n’était ni exposable, ni publiable. Et puis j’ai écrit des chroniques sur le thème de la science-fiction pour le journal 24 Heures. J’ai également commencé à exposer mes dessins dans le cadre de festivals de bandes dessinées en Suisse et à l’étranger. Lors du festival des Utopiales, à Nantes, un éditeur, L’Atalante, a aimé mes illustrations et m’a proposé de les rassembler dans un recueil. Ce fut mon premier ouvrage. J’ai ensuite publié «Stups & fiction», un essai sur le thème de la drogue et de la toxicomanie dans la science-fiction, puis «100 mots pour voyager en science-fiction», une encyclopédie un peu farfelue. Ce livre a été remarqué et a obtenu le Grand Prix de l’Imaginaire.

Dans quelle mesure votre métier de pharmacien influence votre oeuvre?

Mon oeuvre est naturellement nourrie à la fois par mon imaginaire, par mes études scientifiques et mon métier. J’ai d’ailleurs souvent abordé dans mes illustrations des sujets médico-pharmaceutiques. Je m’interroge aussi beaucoup sur les phénomènes de société qui entourent les médicaments psychotropes. Répondent-ils à un besoin social? Comment s’intègrent-ils dans la vie des gens? Pourquoi certains pays consomment-ils beaucoup plus de psychotropes? Ce sont des questions qui m’ont toujours fasciné. Et puis de manière plus fondamentale, le médicament psychotrope est une porte d’entrée pour explorer la conscience, l’activité cérébrale, les émotions. Les auteurs de SF utilisent des vaisseaux spatiaux pour découvrir l’univers mais il est aussi possible d’explorer l’univers intérieur avec des drogues, imaginaires ou pas.

Le médicament est donc un bon matériau pour les auteurs de fiction?

Absolument. Le médicament agit comme un révélateur social sur les rapports que les sociétés entretiennent avec leur système de santé ou globalement avec leurs drogues, qu’elles soient récréatives ou thérapeutiques. Le médicament permet aussi de réfléchir sur le rapport entre la conscience et la réalité, les mirages psychédéliques, mais aussi le libre arbitre…

Quelle histoire avez-vous imaginé dans votre dernier ouvrage?

Métaquine® est en fait paru en deux tomes. Je ne voulais pas effrayer les lecteurs avec un gros pavé de 850 pages écrit par un auteur méconnu. Mon idée de départ était d’inventer le médicament idéal qui résout tous les problèmes psychiques de l’humanité ou presque, avec un minimum d’effets indésirables. Quand le roman débute, le produit est déjà commercialisé depuis quelques années et le brevet de Globantis Pharma, la firme qui a développé ce médicament, arrive bientôt à échéance. Son département Recherche & Développement se démène pour trouver de nouvelles indications, de nouveaux débouchés.

Mais c’est une réalité dans l’industrie!

Vous savez bien qu’entre la fiction et la réalité, la frontière est parfois très ténue. Mon livre devait d’abord s’appeler Metakine. Ce premier titre m’est venu comme cela, un matin. Quelques mois plus tard, je me suis aperçu que c’était l’anagramme parfait de la kétamine, un anesthésique général. Le plus drôle, c’est que je ne pensais pas à cette molécule quand j’ai commencé à écrire mon livre, du moins consciemment. Dans une partie de mon roman, je raconte que les chercheurs ont expérimenté Métaquine® sur des souris rendues artificiellement stressées par une manipulation génétique knock-out. Elles ne réagissaient plus correctement aux dangers, elles étaient totalement apathiques, mais mises sous Métaquine®, elles redevenaient normales. Et croyezmoi ou pas, à la fin de l’année 2015, une parution américaine a montré que des souris artificiellement stressées ont également vu leur stress disparaître sous kétamine. Cela a d’ailleurs déclenché tout un débat autour de sa possible utilisation chez des soldats stressés ou des personnes soumises à des pressions extrêmes lors de catastrophes par exemple. Mais j’ai certainement dû être influencé subliminalement par des publications scientifiques que j’avais déjà lues. En fait, ma Métaquine® est un mélange de kétamine, de Ritaline et d’autres substances.

Quelle est l’idée force du livre?

J’ai le sentiment qu’il y a un côté opium du peuple dans l’utilisation irréfléchie de certains psychotropes.

C’est le pharmacien qui parle ou le romancier?

Les deux. Ce n’est pas parce qu’on écrit une littérature de l’imaginaire qu’on n’est pas en phase avec la réalité. Ecrire de la SF, c’est garder toujours un fil avec la réalité, c’est juste le tirer un peu, le prolonger. Entre les publicités faites par l’industrie, ce qui se raconte dans les journaux, toutes les rumeurs qui circulent sur internet, les études parfois biaisées, mais aussi les espoirs irrationnels que des malades mettent dans certaines thérapies, il est particulièrement difficile d’avoir une vision parfaitement objective. Quand par exemple les psychiatres américains publient tous les deux ans leur bréviaire, je m’interroge. Ne crée-t-on pas artificiellement de nouvelles maladies pour cadrer avec certains traitements existants? Ne sommes-nous pas en train de considérer que tout être humain a besoin d’être traité d’une façon ou d’une autre? Ce sont ces exagérations sociétales intéressantes que je me plais à relever. Le principal message du livre, c’est qu’il nous faut conserver la tête froide par rapport aux différentes pressions évoquées plus haut, garder le contrôle de sa propre personnalité, rester conscient en somme.

Vous n’êtes pas très tendre avec l’industrie?

C’est vrai dans le premier tome. Mais ce n’est pas le médicament avec un grand M que j’attaque mais son instrumentalisation au profit de la finance. C’est une réalité que nous pouvons difficilement nier. Les patients ignorent que telle ou telle utilisation d’un traitement a pu être au préalable conditionnée par la propagande de l’industrie auprès des médecins. Alors être un peu plus méfiant par rapport à ce qui se raconte, c’est une bonne chose. Sans pour autant déstabiliser les patients et les rendre paranoïaques. Et là, le rôle du pharmacien a toute son importance. Il faut savoir nuancer les choses.

Vous qui vous aimez vous projeter dans le futur, est-ce qu’un jour la pilule qui rend heureux, brillant, intelligent existera?

Je n’y crois pas trop et surtout je ne nous le souhaite pas. Si on arrivait, grâce aux progrès dans le domaine des neurosciences notamment, à disposer d’une palette d’instruments permettant de rendre l’être humain optimal sous tous les plans, plus heureux, plus performant, quasi immortel, qu’est-ce qui restera de l’humain en nous? Il ne faut surtout pas détruire cette étincelle d’individualité, de créativité, d’imperfection qui est notre nature véritable. Je suis le premier à saluer certains progrès de la science mais nous ne pourrons pas régler tous nos problèmes avec des instruments extérieurs à nous-mêmes, des sortes de prothèses qui viendraient à la rescousse de notre organisme déficient. Dès l’instant où on essaie de faire plus que la nature, on doit faire des choix éthiques, et alors cela devient nécessairement idéologique, politique. De plus, pour y parvenir, il faudra nécessairement faire des sacrifices au détriment de nos libertés. Cette aventure avec ce livre m’a finalement amené à me poser la question du libre arbitre, du fond de liberté qui nous reste dans un monde qui veut nous conditionner sous toutes les formes possibles.

Les pharmaciens réalisent des mini- exploits au quotidien sans que cela se sache vraiment. Peuvent-ils être une source d’inspiration pour des auteurs?

C’est sûr, c’est moins sexy en termes de visibilité que le médecin ou le policier qui sauve des vies. Mais on peut tout à fait imaginer, en voyant la logique d’évolution des séries TV, qu’un pharmacien ou une pharmacienne soit une sorte de Sherlock Holmes de la santé. Beaucoup d’anecdotes étonnantes sur les médicaments me viennent à l’esprit et pourraient tout à fait être exploitées dans le cadre d’une oeuvre de fiction. Dans presque tous les romans de Philip K. Dick, qui est mon auteur de science-fiction préféré, ses héros ne sont justement pas des surhommes avec des super pouvoirs. Il s’agit souvent de gens du quotidien. Il y a chez lui la volonté de valoriser les petits rouages de la société. Si un jour, je mets en scène un pharmacien ou une pharmacienne, ce ne sera pas un super héros avec une cape, mais quelqu’un qui fait des choses à son échelle et finalement fait avancer le monde bien mieux que ne le ferais n’importe quel superman ou superwoman.

Interview: Thierry Philbet
pharmaJournal 25 | 12.2016

 

Yvan Giroud

 
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Yvan Giroud travaille depuis vingt ans dans le domaine des produits dérivés du plasma sanguin. Après plusieurs postes dans le domaine de l’assurance qualité, il a rejoint il y a quatre ans le team «Primary packaging and devices» de CSL Behring. Un changement qui le rapproche des préoccupations des patients et donc des pharmaciens.

Qu’est-ce qui vous a poussé à devenir pharmacien?

Yvan Giroud: J’ai toujours été intéressé par le côté scientifique et j’ai d’ailleurs choisi de faire une maturité scientifique. Au gymnase, lors des visites d’orientation pré-universitaire, j’ai eu l’occasion de découvrir le laboratoire de galénique de la firme Vifor, situé à Villars-sur-Glâne. J’ai tout de suite senti que cela pourrait m’intéresser. En choisissant la pharmacie, j’étais à l’interface entre les sciences et la médecine qui me fascinait également. Et aussi au contact des gens.

Où avez-vous suivi vos études?

Je les ai débutées à Fribourg avant de les terminer à Lausanne en 1990. Dès le début de mes études, j’ai été intéressé par la fabrication. Juste après avoir terminé ma thèse de doctorat, j’ai postulé chez Vifor pour un poste en développement galénique. C’est un de mes amis qui a décroché le job mais j’ai été recruté très rapidement par ZLB, le «Zentrallaboratorium Blutspendedienst SRK», racheté depuis par l’entreprise biopharmaceutique australienne CSL Limited. J’avais vu l’annonce dans le Journal Suisse de Pharmacie sans trop savoir ce que c’était. Il s’agissait en fait du laboratoire central du service de transfusion sanguine de la Croix-Rouge, une véritable entreprise pharmaceutique située en ville de Berne.

Quel a été votre premier poste?

ZLB, devenu aujourd’hui CSL Behring AG, fabrique des produits dérivés du plasma sanguin. Sur le site de Berne, nous isolons et purifions en particulier les immunoglobulines. Ces produits sont utilisés pour le traitement de maladies rares, comme par exemple l’immunodéficience primaire ou le syndrome de Guillain-Barré. Nous produisons également de l’albumine utilisée en médecine d’urgence. Dès mon arrivée dans l’entreprise, j’ai participé au développement du
groupe en charge de libérer le plasma sanguin en tant que matière première. Le poste était clairement administratif. Je dois avouer que le choix a été un peu difficile car en l’acceptant, je tournais quasiment le dos au travail de laboratoire ou de développement qui m’aurait a priori plus intéressé. Mais travailler sur les produits sanguins attisait également ma curiosité car c’était un domaine médical, alors je me suis lancé.

Vous n’aviez pourtant aucune expérience…

Heureusement, mon chef d’alors, qui était lui aussi pharmacien, m’avait préparé un programme d’apprentissage très complet. J’ai découvert tous les départements de la maison, en commençant par le don du sang. Dès la deuxième semaine, j’ai accompagné une équipe mobile qui partait dans les villages faire des collectes de sang. J’ai pu me familiariser avec les procédures de sélection des donneurs, les aspects qualité lors du prélèvement et pendant le transport du sang, son traitement pour séparer le plasma des globules rouges, les tests de dépistage des maladies infectieuses effectués sur chaque don… J’ai ensuite pu visiter les différents secteurs de la production pour voir comment, à partir du plasma, étaient fabriqués les produits intermédiaires. Concernant mon travail quotidien, cela fut essentiellement du «learning by doing». Dans un milieu aussi spécialisé, on pouvait difficilement attendre des candidats à ce poste qu’ils aient déjà de l’expérience dans le domaine des produits dérivés du plasma sanguin.

En quoi consistait votre job exactement?

Nous devions contrôler la documentation préparée par les centres de collecte afin de nous assurer que chaque poche de plasma livrée correspondait à nos spécifications. Il fallait en particulier vérifier que les tests standards de dépistage pour le VIH, l’hépatite C et B avaient été exécutés et que les résultats étaient certifiés négatifs. Tout était tracé – certificats de livraison, numéro du carton, numéro de la poche, etc. – de manière à pouvoir remonter si besoin du donneur jusqu’au lot de produits dans lequel son plasma avait été inclus.

Vous n’aviez pas trop de pression à l’époque?

C’était effectivement un poste un peu exposé car le scandale du sang contaminé était encore dans toutes les mémoires. Et la maladie de Creutzfeldt-Jakob commençait à faire parler d’elle. Cela nous a occupés pendant de nombreuses années, avec quelques rappels de lots en cours de route, en raison notamment des exigences différentes d’un pays à l’autre. Certains pays, en particulier les Etats-Unis, sont devenus extrêmement sensibles par rapport aux risques de maladies liées aux prions qui pouvaient être importées d’Europe, imposant des critères d’exclusion très sévères!

Quel a été le poste suivant?

Après sept ans, dont cinq comme chef de groupe, j’ai occupé pendant cinq ans une fonction de spécialiste dans le domaine de la qualité du plasma. J’étais responsable de la négociation des spécifications, donc des exigences qualité, avec nos fournisseurs de plasma. J’ai eu l’occasion de faire des audits qualité dans de nombreux centres de transfusion sanguine en Allemagne, aux Etats Unis, en Pologne. C’était une époque passionnante durant laquelle j’ai participé à plusieurs groupes de travail dans le cadre de la «Plasma Protein Therapeutics Association» (PPTA), qui regroupe des entreprises qui fabriquent des produits dérivés du plasma. J’ai ainsi pu côtoyer des collègues qui avaient une fonction équivalente à la mienne dans d’autres firmes.

Et ensuite?

Je suis revenu dans une ligne opérationnelle, mais à l’autre bout de la chaîne cette fois, en devenant pendant cinq ans responsable d’un groupe en charge de la libération des produits finis. L’équipe était composée de sept personnes, toutes universitaires. Ma cheffe directe était pharmacienne, mais mes autres collègues étaient biologistes et biochimistes. C’était à nouveau une fonction administrative où il fallait vérifier les certificats établis par notre entreprise pour chaque lot, en clair le respect des spécifications, mais aussi contrôler les protocoles de fabrication par rapport au respect des normes GMP - les Bonnes pratiques de fabrication en français -, pour au final procéder à la libération formelle des lots. Un travail très rigoureux, exigeant et quelque peu sous pression car nous étions en bout de chaîne. Même s’il y avait eu des retards lors de la fabrication, les délais promis aux clients devaient pouvoir être tenus. Ce qui pouvait poser problème si une déviation était ouverte et que nous refusions de libérer un lot. En même temps, c’est ce qu’on attendait de nous. La qualité ne peut pas se laisser influencer par le commercial, le marketing ou la production.

Avez-vous continué à évoluer au sein de l’entreprise?

Tout à fait, et cela a représenté pour moi le plus grand changement, car après quinze ans passés dans le domaine de l’assurance qualité, j’ai rejoint il y a quatre ans le département Recherche & Développement. Au sein d’un petit groupe, composé de deux pharmaciens et d’une biologiste, appelé «Primary packaging and devices», nous sommes chargés d’évaluer et de tester de nouveaux emballages primaires et dispositifs médicaux qui pourraient être utilisés avec nos produits.
L’emballage primaire, c’est tout ce qui est en contact direct avec le produit fini, comme les flacons et bouchons, ainsi que les seringues dans le cas de seringues préremplies. Par exemple, avant de pouvoir introduire un nouveau bouchon en production, nous devons nous assurer qu’il ne relargue pas de substance toxique, qu’il est compatible avec nos produits, que l’étanchéité est garantie avec les flacons que nous utilisons car tous nos produits sont stériles. Au terme de l’évaluation, nous donnons ou pas notre autorisation
pour une utilisation dans le cadre d’une production de routine.

N’est-ce pas un peu frustrant de ne pas travailler directement sur les principes actifs?

Non, pas du tout. A ce poste, j’ai véritablement découvert un nouvel univers. Et en plus, je suis plus proche du métier de pharmacien que dans mes fonctions précédentes. Lorsque j’étais dans l’assurance qualité, le fait que je sois pharmacien ou pas était relativement égal. J’avais d’ailleurs perdu la proximité avec le monde de la pharmacie et je regrettais de perdre toutes mes connaissances dans le domaine pharmaceutique pur. Dans mon poste actuel, je me suis rapproché du patient, de l’utilisation des médicaments par le patient et donc des préoccupations d’un pharmacien. J’en suis ravi.

Vous vous déplacez encore souvent?

Moins que par le passé. Mais quand j’occupais la fonction de support qualité, j’ai eu l’occasion de me déplacer assez souvent, de participer à des congrès, à des conférences de la Food and Drug Administration. J’ai aussi eu la chance de donner quelques conférences aux Etats-Unis, au Danemark... C’était une période très riche mais pas toujours des plus faciles pour la vie de famille.

Faut-il des qualités particulières pour travailler dans l’industrie?

Ce qui m’a le plus fait défaut quand j’ai débuté ma carrière, c’est une bonne connaissance de l’environnement GMP. Certes, nous en avions eu un court aperçu pendant les études mais quelques heures de théorie, sans lien avec la pratique, ne sont pas suffisantes. Dès ma prise de poste, c’est la première chose à laquelle j’ai été confronté, et pendant toutes mes années passées à l’assurance qualité, j’ai dû toucher à tous les aspects des GMP: audits, organisation de la libération des produits, procédures d’exception, réclamations des clients, «Quality Agreements» avec nos partenaires, etc. Tout doit être documenté dans les moindres détails et avec une très grande rigueur. Je n’y étais pas du tout préparé. Je pense que depuis cela a tout de même un peu changé au niveau des études. Je l’espère en tout cas.
Ce qui peut aussi être un atout lorsque l’on veut travailler dans l’industrie, c’est d’être capable de mener un projet. Pas forcément d’avoir le profil d’un «project manager», indispensable pour les gros projets, mais de savoir analyser un problème, faire une planification, être conscient des délais, chercher le contact avec d’autres partenaires en interne comme en externe. Je trouve qu’une thèse de doctorat vous apprend à manager un projet et à être autonome. D’ailleurs, si j’ai été recruté chez ZLB, c’est parce qu’en plus d’être pharmacien, j’avais fait une thèse de doctorat. C’est ce qui a fait la différence.

Combien de pharmaciens travaillent chez CSL Behring en Suisse?

Sur le site de Berne, on trouve entre dix et quinze pharmaciens sur un total de 1500 collaborateurs. Ils travaillent dans des domaines assez différents: deux ou trois sont dans le développement pharmaceutique, une est responsable du développement commercial des immunoglobulines, un ou deux travaillent en production, comme responsable de ligne de remplissage ou de fabrication, un ou deux dans l’assurance qualité, d’autres encore dans le marketing. Quelques pharmaciens sont par ailleurs présents dans les affaires régulatoires, mais beaucoup moins qu’avant. Enfin, le patron du site bernois de CSL Behring (depuis le 1er juillet directeur du nouveau site en construction CSL Behring Recombinant Facility à Longeau [BE]), est également pharmacien. Cela montre que notre palette professionnelle est très large. Il faut vraiment se développer professionnellement là où on se sent bien.

Interview: Thierry Philbet
pharmaJournal 21 | 10.2016

 

Ursula Steineberg

 
ursulasteineberg

A 75 ans, Ursula Steineberg est la plus âgée des délégués de pharmaSuisse. Son âge saute moins aux yeux que son engagement intact pour un métier qu’elle souhaite continuer de pratiquer occasionnellement. Malgré les profonds changements de notre système de santé, la profession n’a pour elle rien perdu de sa fascination. Bien au contraire.

Pourquoi avez-vous avez décidé d’étudier la pharmacie?

Ursula Steineberg: A 18 ans, je ne savais pas quelle voie professionnelle suivre. J’aimais l’histoire et la littérature tout autant que la chimie et la physique. Il était pour moi évident que je pourrais apaiser ma soif de littérature et d’histoire tout au long de ma vie mais que l’étude des sciences naturelles en autodidacte ne me permettrait pas d'atteindre le but visé. Je suis alors allée demander conseil à mon parrain, Albert Hofmann, le chimiste et découvreur du LSD. Il m’a conseillé la pharmacie. Rétrospectivement, je trouve qu’il a eu mille fois raison car j’aime le contact avec les gens et j’ai de toute façon toujours eu une petite préférence pour la botanique et la chimie. Ensuite, lors de mon tout premier stage dans une pharmacie, à Soleure, l'environnement de travail et les activités très variées de l’officine m’ont d’emblée séduite.

Si vous regardez en arrière, quels sont les évènements qui ont marqué vos études?

Le stage d’une année et demie, qui était placé à l’époque au milieu des études, m’a donné un excellent aperçu de mon futur champ professionnel. Nous pouvions choisir nous-mêmes comment organiser cette période d’assistanat, à la condition que la moitié ait lieu dans une pharmacie publique. J’ai commencé par le «Bürgerspital », à Bâle, où j’ai passé ma plus belle période en tant que future pharmacienne. J’ai pu y approfondir mes connaissances de botanique et développer mes compétences en galénique. Lors du stage officinal qui a suivi, j’ai beaucoup appris sur le contact avec les clients. J’ai ensuite fait des remplacements pendant le reste de mes études. Aujourd’hui, les études sont construites autrement. Je trouve dommage que cette immersion dans la pratique entre deux blocs théoriques ne soit plus possible.

Quelles options professionnelles avez-vous envisagé une fois diplômée?

Je voulais d’abord fonder une famille avant de reprendre le métier. Toutefois, pendant cette pause professionnelle, j’ai tout le temps continué à suivre des formations continues et à étudier la documentation que m’envoyaient certaines entreprises. Lorsque les enfants sont devenus grands, j’ai commencé par des remplacements puis je suis devenue copropriétaire durant dix ans d’une pharmacie. Dans cette fonction, j’ai particulièrement apprécié de pouvoir donner libre court à ma créativité et que mon périmètre d’action et de responsabilités se soit élargi. Je travaille encore jusqu’à fin septembre de cette année dans une officine, mais absolument pas dans le but de prendre la place de quelqu’un de plus jeune! Je compte encore effectuer quelques remplacements durant les vacances ou en cas de maladie.

Comment s’est passée la transition de l’université à l’officine?

Rétrospectivement, il s'est avéré payant de continuer à me former. Cela n’était pas courant à mon époque. La plupart des diplômés ne pensaient pas qu’il était nécessaire de maintenir leurs connaissances à jour et de les étayer. Pour moi, cette transition a donc été facile même si pendant les études, des aspects importants de la fonction de pharmacien étaient clairement négligés. Il n'y avait guère de place pour l’humain et pour les compétences sociales requises en officine. C’est fondamentalement une erreur car les contacts avec les clients et les collaborateurs occupent une place primordiale dans le quotidien d’une pharmacie. Une lacune qui peut le plus souvent se combler en exerçant, mais cependant les clients ne nous pardonnent pas facilement une attitude inappropriée, comme j’ai pu parfois le constater. Toutefois, ce qui prédomine après toutes ces années passées à travailler en officine, c’est la reconnaissance exprimée par les clients pour les bons conseils reçus. Je me réjouis aussi de constater que la population a pris conscience que la pharmacie est le premier centre d’accueil pour toutes les questions de santé.

Avez-vous eu aussi des expériences moins réjouissantes?

Autrefois, la position hiérarchique était relativement marquée et il y avait donc beaucoup de problèmes au niveau des relations entre supérieurs et collaborateurs. J’espère que cela s’est amélioré aujourd’hui. J’en ai cependant tiré des enseignements et essayé de me comporter différemment car les collaborateurs sont le principal capital d’une pharmacie.

Comment le quotidien officinal a-til évolué ces dernières décennies?

Les compétences actuelles des pharmaciens sont beaucoup plus vastes que lorsque j’ai commencé à travailler. Je suis très heureuse que la vaccination ou encore la prise en charge des maladies fréquentes fassent dorénavant partie des activités professionnelles de la jeune génération. Dans le même temps, les activités officinales deviennent de plus en plus exigeantes et il faut donc du temps et des ressources financières pour acquérir ces nouvelles compétences. Je trouve aussi particulièrement réjouissant que notre profession soit aujourd’hui mieux considérée par la politique et que les contacts avec les médecins se soient améliorés.

Vous continuez à vous engager comme déléguée auprès de pharma- Suisse. Qu’est-ce qui vous motive?

J’aime participer à la construction du futur de notre profession. Les nouveaux outils, comme netCare ou pharmAcademy, représentent de grandes chances. En même temps, il est inquiétant de voir que de nombreuses pharmacies sont dans les chiffres rouges. Il faut absolument éclaircir cette question et en comprendre les raisons. Il me tient aussi particulièrement à coeur que nous manifestions, en tant que pharmacies, notre unité face à l’extérieur. Cela commence par la croix verte qui est comme une déclaration. Il ne faut surtout pas que chacun fasse sa petite cuisine de son côté, par exemple avec les systèmes d’assurance qualité.

Vous serez également au congrès de la Fédération internationale pharmaceutique qui a lieu cette année à Düsseldorf…

Lors de ces manifestations transfrontalières, nous pouvons découvrir d’autres systèmes. Je prends alors toujours conscience de la qualité de notre propre système alors que nous trouvons encore le moyen de nous plaindre. Dans de nombreux domaines, nous pouvons aussi nous situer par rapport aux autres pays. Les échanges avec les collègues du monde entier élargissent les horizons et font surgir de nouvelles idées. Je regrette seulement qu’il n’y ait pas plus de jeunes collègues qui assistent à cette manifestation.

Quels conseils donneriez-vous à votre filleul pour qu’il s’intéresse à la pharmacie?

Les études de pharmacie mènent à un métier passionnant et qui, en plus, est tout à fait compatible avec la vie de famille. Cela vaut vraiment la peine de suivre cette voie.

Interview: Tanja Aebli
pharmaJournal 20 | 10.2015

 

Manfred Fankhauser

 
manfred fankhauser

Manfred Fankhauser est le seul pharmacien suisse à pouvoir fabriquer et vendre des médicaments à base de cannabis. La «Bahnhof-Apotheke » de Langnau, dont il est le propriétaire, représente pour beaucoup de patients, parfois gravement malades, la dernière bouée de sauvetage. Mais notre confère emmentalois se refuse de parler d’un produit miracle.

D’où vous vient cette fascination pour le cannabis?

Manfred Fankhauser: J’ai eu d’une part très tôt un réel intérêt scientifique pour les plantes. Et puis après mes études de pharmacie, je souhaitais rédiger ma thèse sans devoir être lié à une place en laboratoire parce qu’à cette époque, je travaillais déjà en pharmacie et assurais des services de garde. Mon directeur de thèse, le pharmacien et historien François Ledermann, m’a alors proposé de me focaliser sur le cannabis. Mes premières recherches ont montré que la littérature était très abondante sur ce sujet mais les publications s’intéressaient plus au stupéfiant qu’au médicament éventuel.

Y a-t-il eu un moment clé pendant votre thèse?

Lorsque j’ai commencé mon travail de thèse, le cannabis médical refaisait l’actualité, surtout après la découverte des récepteurs cannabinoïdes en 1988. Mais en raison de son caractère illégal, beaucoup de patients consommaient le cannabis en cachette à cette époque. Comme j’étais en Suisse la personne de contact du Groupe de travail interdisciplinaire pour les cannabinoïdes en médecine, fondé en Allemagne en 1997, j’ai reçu beaucoup de demandes de patients, de médecins intéressés et d’organisations d’entraide. Je me suis donc immergé encore plus profondément dans le sujet en essayant de savoir si une utilisation médicale du cannabis pouvait être établie sur une base sérieuse.

Comment le cannabis est-il finalement arrivé dans votre pharmacie?

Quelqu’un d’autre aurait sans doute d’abord mené des études de rentabilité, mais nous nous sommes lancés il y a huit ans sans faire de «business plan». Ce qui nous a poussés à le faire, c’était la grande souffrance des patients. Nous avons dû dès le début débourser près de 20000 francs, uniquement pour les examens requis et obtenir l’autorisation. Aujourd’hui, nos produits à base de cannabis constituent presque 20% de notre chiffre d’affaires, et la tendance est à la hausse. Nous pourrions cependant survivre économiquement si ce pilier de notre activité devait tomber.

Il est interdit de faire de la publicité pour les produits à base de cannabis. Alors comment les clients sont-ils informés de votre offre?

En 2007, lorsque nous avons commencé à délivrer des gouttes de Dronabinol, ou tétrahydrocannabinol, nous avons surtout été contactés par des patients liés à des organisations d’entraide. Aujourd’hui, beaucoup de clients nous trouvent suite aux recommandations de leur entourage. La forte couverture médiatique a également largement contribué à faire connaître nos produits. Et notamment depuis l’autorisation de mise sur le marché du Sativex® il y a deux ans. L’initiative vient aussi des médecins qui s’étaient auparavant montré très hésitants à prescrire de tels produits. Depuis lors, pratiquement plus personne ne considère les produits à base de cannabis de notre assortiment comme des drogues. Leur dosage est généralement bien trop faible pour avoir un effet psychotrope. Internet a également eu un grand impact sur l’état des informations et sur le déplacement croissant de la demande venant des patients vers celle venant des médecins.

Sativex® a été autorisé en 2013. Quel en a été l’impact sur vos activités?

Le spray Sativex® peut être prescrit sans autorisation spéciale au même titre qu’un stupéfiant normal mais uniquement pour les patients atteints de sclérose en plaques. Il s’agit presque d’une copie de notre teinture mère mais sous forme de gouttes. Nous avons d’abord pensé que nous allions perdre de nombreux patients à cause de la mise sur le marché du Sativex®. Mais cela n’a pas été le cas, car beaucoup de patients utilisent plus volontiers nos gouttes que le spray. En fait, cette mise sur le marché a surtout permis de dissiper les doutes des personnes sceptiques, notamment sur le fait que ces produits faisaient trop peu l’objet de recherches.

Pour répondre aux questions sur le cannabis, vous avez une ligne téléphonique spéciale. Quel a été l’investissement pour répondre aux demandes?

Dans le domaine de l’information et des clarifications, l’investissement est très grand. Nous recevons beaucoup de questions de l’étranger ou de personnes qui veulent se renseigner sans engagement et qui ne seront jamais des clients. Mais il est important pour moi que chacun reçoive les informations qu’il désire. C’est peut-être mon coeur de pharmacien qui prend le dessus sur mon cerveau de chef d’entreprise. Parfois, des espoirs sont anéantis car le cannabis n’est pas la solution à tous les problèmes. Il y a donc toujours des clients déçus qui ressortent de notre pharmacie. Les conseils à donner aux clients durant leur traitement sont également très importants et intensifs. Cet investissement doit forcément se répercuter sur le prix du produit.

Comment gérez-vous la demande qui ne cesse de croître?

Actuellement, je suis aidé par trois assistantes médicales pour tout ce qui concerne le cannabis. Et nous avons créé des locaux spécialement pour cette activité. Actuellement, nous accompagnons entre 500 et 600 patients. En huit ans, depuis que nous vendons des produits à base de cannabis, nous en avons accompagné environ 1600, atteints de pathologies très différentes. Beaucoup d’entre eux nous contactent parce qu’ils ont des questions sur les médicaments, raison pour laquelle je ne peux plus assurer la prise en charge et l’approvisionnement tout seul. D’autant qu’après avoir établi l’ordonnance, les médecins nous délèguent fréquemment la prise en charge en raison de notre grande expérience dans le domaine. Notre mission est essentiellement d’éclaircir les questions concernant la posologie, la tolérance et les associations avec les autres médicaments. Et en plus, il faut un certain temps jusqu’à ce que la dose correcte soit fixée.

Comment se déroule un conseil classique?

Au début, le patient nous contacte par téléphone ou par mail. Les entretiens durent environ un quart d’heure. Dans un tiers des cas, il s’avère que le cannabis n’est pas adapté au patient. Pour les autres, nous mettons à disposition des documents complémentaires les informant sur la suite de la procédure, la prescription médicale et sur les coûts du traitement. Le médecin consulté par le patient va ensuite nous contacter. La charge administrative lui prend environ une demi-heure. Hormis la déclaration de consentement du patient, il doit demander une confirmation de prise en charge. En pratique, nous procédons à un test d’utilisation pendant un mois. Si le test montre un réel bénéfice, la caisse-maladie est alors contactée.
L’autorisation est délivrée par l’OFSP dans les sept à dix jours après le dépôt de la demande, mais ce délai peut être beaucoup plus court pour les patients gravement malades en phase terminale. Après avoir reçu l’ordonnance du médecin, nous expédions le médicament au patient en courrier recommandé. Là aussi, il nous faut respecter des exigences précises. Après une semaine, les patients ont généralement beaucoup de questions à nous poser. Il arrive même parfois que le médicament n’agisse pas.

Quelle est la différence avec les autres médicaments soumis à ordonnance lors de la remise?

La charge de l’accompagnement est énorme. Mais cet accompagnement est la condition sine qua non pour la réussite du traitement. S’ajoute à cela que beaucoup de nos patients sont déjà très affaiblis par leur maladie et ont épuisé toutes les possibilités de traitement. Ils ont un énorme besoin de communiquer et posent de nombreuses questions, mais ils doivent aussi faire face à des soucis et des peurs. Dans une certaine mesure, nous agissons en tant qu’accompagnant spirituel, notamment parce que nous sommes souvent leur dernier espoir. C’est un aspect important de la prise en charge et je ne crois pas qu’on puisse agir dans ce domaine avec comme seule optique la rentabilité. Nous pourrions fabriquer une quantité dix fois supérieure à ce que nous faisons actuellement mais la prise en charge ne serait plus assurée.

Les obstacles financiers semblent également élevés?

C’est un fait. Les caisses-maladie ne sont pas tenues de rembourser ce type de produits. Le traitement n’est pris en charge que pour deux tiers des patients, et parfois seulement en partie. Mais les coûts sont et restent un problème. Certains patients ont de la peine à payer. Mais pour moi, la question de la solvabilité ne vient qu’à la deuxième ou troisième position quand les patients sont sévèrement atteints. Si c’est le cas, je n’attends pas la confirmation de prise en charge. C’est un véritable exercice d’équilibriste. D’un côté, j’aimerais aider chacun, mais de l’autre les affaires doivent être rentables.

Pourquoi est-il interdit en Suisse de prescrire du cannabis sous forme d’herbe?

En Allemagne, cela est possible dans des cas exceptionnels. 300 à 400 patients sont concernés. Mais cette demande ne trouve aucun écho auprès de l’OFSP. Je suis moi-même partagé, car fumer le cannabis peut remettre en question la frontière qui sépare le médicament de la drogue.

Jusqu’à quel point cette focalisation sur le cannabis a-t-elle influencé votre rôle de pharmacien?

Nous avons fait de la fabrication et de la remise de médicaments à base de cannabis notre spécialité et sommes aujourd’hui les interlocuteurs de nombreux patients, organisations, cliniques et professeurs d’université. Généralement, une pharmacie d’officine agit plutôt comme une exécutrice; avec la remise de médicaments à base de cannabis, les rapports sont pratiquement inversés. Ma fonction de pharmacien est prise au sérieux et appréciée. Mais cela m’oblige constamment à connaître les dernières études pour offrir des données fiables. Ce n’est pas toujours très facile car je dois aussi diriger en même temps une officine.

Vous êtes aussi souvent en contact avec des patients gravement malades. Comment faites-vous pour supporter cette charge?

Il faut savoir prendre une certaine distance, ce qui n’est pas toujours facile. Je m’organise régulièrement des moments de détente et de loisir en faisait du sport, en écoutant de la musique ou en passant des soirées en bonne compagnie.

Interview: Tanja Aebli
pharmaJournal 24 | 11.2015

 
 

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