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Profession et Formation

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Yvan Giroud

Yvan Giroud travaille depuis vingt ans dans le domaine des produits dérivés du plasma sanguin. Après plusieurs postes dans le domaine de l’assurance qualité, il a rejoint il y a quatre ans le team «Primary packaging and devices» de CSL Behring. Un changement qui le rapproche des préoccupations des patients et donc des pharmaciens.

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Qu’est-ce qui vous a poussé à devenir pharmacien?

Yvan Giroud: J’ai toujours été intéressé par le côté scientifique et j’ai d’ailleurs choisi de faire une maturité scientifique. Au gymnase, lors des visites d’orientation pré-universitaire, j’ai eu l’occasion de découvrir le laboratoire de galénique de la firme Vifor, situé à Villars-sur-Glâne. J’ai tout de suite senti que cela pourrait m’intéresser. En choisissant la pharmacie, j’étais à l’interface entre les sciences et la médecine qui me fascinait également. Et aussi au contact des gens.

Où avez-vous suivi vos études?

Je les ai débutées à Fribourg avant de les terminer à Lausanne en 1990. Dès le début de mes études, j’ai été intéressé par la fabrication. Juste après avoir terminé ma thèse de doctorat, j’ai postulé chez Vifor pour un poste en développement galénique. C’est un de mes amis qui a décroché le job mais j’ai été recruté très rapidement par ZLB, le «Zentrallaboratorium Blutspendedienst SRK», racheté depuis par l’entreprise biopharmaceutique australienne CSL Limited. J’avais vu l’annonce dans le Journal Suisse de Pharmacie sans trop savoir ce que c’était. Il s’agissait en fait du laboratoire central du service de transfusion sanguine de la Croix-Rouge, une véritable entreprise pharmaceutique située en ville de Berne.

Quel a été votre premier poste?

ZLB, devenu aujourd’hui CSL Behring AG, fabrique des produits dérivés du plasma sanguin. Sur le site de Berne, nous isolons et purifions en particulier les immunoglobulines. Ces produits sont utilisés pour le traitement de maladies rares, comme par exemple l’immunodéficience primaire ou le syndrome de Guillain-Barré. Nous produisons également de l’albumine utilisée en médecine d’urgence. Dès mon arrivée dans l’entreprise, j’ai participé au développement du
groupe en charge de libérer le plasma sanguin en tant que matière première. Le poste était clairement administratif. Je dois avouer que le choix a été un peu difficile car en l’acceptant, je tournais quasiment le dos au travail de laboratoire ou de développement qui m’aurait a priori plus intéressé. Mais travailler sur les produits sanguins attisait également ma curiosité car c’était un domaine médical, alors je me suis lancé.

Vous n’aviez pourtant aucune expérience…

Heureusement, mon chef d’alors, qui était lui aussi pharmacien, m’avait préparé un programme d’apprentissage très complet. J’ai découvert tous les départements de la maison, en commençant par le don du sang. Dès la deuxième semaine, j’ai accompagné une équipe mobile qui partait dans les villages faire des collectes de sang. J’ai pu me familiariser avec les procédures de sélection des donneurs, les aspects qualité lors du prélèvement et pendant le transport du sang, son traitement pour séparer le plasma des globules rouges, les tests de dépistage des maladies infectieuses effectués sur chaque don… J’ai ensuite pu visiter les différents secteurs de la production pour voir comment, à partir du plasma, étaient fabriqués les produits intermédiaires. Concernant mon travail quotidien, cela fut essentiellement du «learning by doing». Dans un milieu aussi spécialisé, on pouvait difficilement attendre des candidats à ce poste qu’ils aient déjà de l’expérience dans le domaine des produits dérivés du plasma sanguin.

En quoi consistait votre job exactement?

Nous devions contrôler la documentation préparée par les centres de collecte afin de nous assurer que chaque poche de plasma livrée correspondait à nos spécifications. Il fallait en particulier vérifier que les tests standards de dépistage pour le VIH, l’hépatite C et B avaient été exécutés et que les résultats étaient certifiés négatifs. Tout était tracé – certificats de livraison, numéro du carton, numéro de la poche, etc. – de manière à pouvoir remonter si besoin du donneur jusqu’au lot de produits dans lequel son plasma avait été inclus.

Vous n’aviez pas trop de pression à l’époque?

C’était effectivement un poste un peu exposé car le scandale du sang contaminé était encore dans toutes les mémoires. Et la maladie de Creutzfeldt-Jakob commençait à faire parler d’elle. Cela nous a occupés pendant de nombreuses années, avec quelques rappels de lots en cours de route, en raison notamment des exigences différentes d’un pays à l’autre. Certains pays, en particulier les Etats-Unis, sont devenus extrêmement sensibles par rapport aux risques de maladies liées aux prions qui pouvaient être importées d’Europe, imposant des critères d’exclusion très sévères!

Quel a été le poste suivant?

Après sept ans, dont cinq comme chef de groupe, j’ai occupé pendant cinq ans une fonction de spécialiste dans le domaine de la qualité du plasma. J’étais responsable de la négociation des spécifications, donc des exigences qualité, avec nos fournisseurs de plasma. J’ai eu l’occasion de faire des audits qualité dans de nombreux centres de transfusion sanguine en Allemagne, aux Etats Unis, en Pologne. C’était une époque passionnante durant laquelle j’ai participé à plusieurs groupes de travail dans le cadre de la «Plasma Protein Therapeutics Association» (PPTA), qui regroupe des entreprises qui fabriquent des produits dérivés du plasma. J’ai ainsi pu côtoyer des collègues qui avaient une fonction équivalente à la mienne dans d’autres firmes.

Et ensuite?

Je suis revenu dans une ligne opérationnelle, mais à l’autre bout de la chaîne cette fois, en devenant pendant cinq ans responsable d’un groupe en charge de la libération des produits finis. L’équipe était composée de sept personnes, toutes universitaires. Ma cheffe directe était pharmacienne, mais mes autres collègues étaient biologistes et biochimistes. C’était à nouveau une fonction administrative où il fallait vérifier les certificats établis par notre entreprise pour chaque lot, en clair le respect des spécifications, mais aussi contrôler les protocoles de fabrication par rapport au respect des normes GMP - les Bonnes pratiques de fabrication en français -, pour au final procéder à la libération formelle des lots. Un travail très rigoureux, exigeant et quelque peu sous pression car nous étions en bout de chaîne. Même s’il y avait eu des retards lors de la fabrication, les délais promis aux clients devaient pouvoir être tenus. Ce qui pouvait poser problème si une déviation était ouverte et que nous refusions de libérer un lot. En même temps, c’est ce qu’on attendait de nous. La qualité ne peut pas se laisser influencer par le commercial, le marketing ou la production.

Avez-vous continué à évoluer au sein de l’entreprise?

Tout à fait, et cela a représenté pour moi le plus grand changement, car après quinze ans passés dans le domaine de l’assurance qualité, j’ai rejoint il y a quatre ans le département Recherche & Développement. Au sein d’un petit groupe, composé de deux pharmaciens et d’une biologiste, appelé «Primary packaging and devices», nous sommes chargés d’évaluer et de tester de nouveaux emballages primaires et dispositifs médicaux qui pourraient être utilisés avec nos produits.
L’emballage primaire, c’est tout ce qui est en contact direct avec le produit fini, comme les flacons et bouchons, ainsi que les seringues dans le cas de seringues préremplies. Par exemple, avant de pouvoir introduire un nouveau bouchon en production, nous devons nous assurer qu’il ne relargue pas de substance toxique, qu’il est compatible avec nos produits, que l’étanchéité est garantie avec les flacons que nous utilisons car tous nos produits sont stériles. Au terme de l’évaluation, nous donnons ou pas notre autorisation
pour une utilisation dans le cadre d’une production de routine.

N’est-ce pas un peu frustrant de ne pas travailler directement sur les principes actifs?

Non, pas du tout. A ce poste, j’ai véritablement découvert un nouvel univers. Et en plus, je suis plus proche du métier de pharmacien que dans mes fonctions précédentes. Lorsque j’étais dans l’assurance qualité, le fait que je sois pharmacien ou pas était relativement égal. J’avais d’ailleurs perdu la proximité avec le monde de la pharmacie et je regrettais de perdre toutes mes connaissances dans le domaine pharmaceutique pur. Dans mon poste actuel, je me suis rapproché du patient, de l’utilisation des médicaments par le patient et donc des préoccupations d’un pharmacien. J’en suis ravi.

Vous vous déplacez encore souvent?

Moins que par le passé. Mais quand j’occupais la fonction de support qualité, j’ai eu l’occasion de me déplacer assez souvent, de participer à des congrès, à des conférences de la Food and Drug Administration. J’ai aussi eu la chance de donner quelques conférences aux Etats-Unis, au Danemark... C’était une période très riche mais pas toujours des plus faciles pour la vie de famille.

Faut-il des qualités particulières pour travailler dans l’industrie?

Ce qui m’a le plus fait défaut quand j’ai débuté ma carrière, c’est une bonne connaissance de l’environnement GMP. Certes, nous en avions eu un court aperçu pendant les études mais quelques heures de théorie, sans lien avec la pratique, ne sont pas suffisantes. Dès ma prise de poste, c’est la première chose à laquelle j’ai été confronté, et pendant toutes mes années passées à l’assurance qualité, j’ai dû toucher à tous les aspects des GMP: audits, organisation de la libération des produits, procédures d’exception, réclamations des clients, «Quality Agreements» avec nos partenaires, etc. Tout doit être documenté dans les moindres détails et avec une très grande rigueur. Je n’y étais pas du tout préparé. Je pense que depuis cela a tout de même un peu changé au niveau des études. Je l’espère en tout cas.
Ce qui peut aussi être un atout lorsque l’on veut travailler dans l’industrie, c’est d’être capable de mener un projet. Pas forcément d’avoir le profil d’un «project manager», indispensable pour les gros projets, mais de savoir analyser un problème, faire une planification, être conscient des délais, chercher le contact avec d’autres partenaires en interne comme en externe. Je trouve qu’une thèse de doctorat vous apprend à manager un projet et à être autonome. D’ailleurs, si j’ai été recruté chez ZLB, c’est parce qu’en plus d’être pharmacien, j’avais fait une thèse de doctorat. C’est ce qui a fait la différence.

Combien de pharmaciens travaillent chez CSL Behring en Suisse?

Sur le site de Berne, on trouve entre dix et quinze pharmaciens sur un total de 1500 collaborateurs. Ils travaillent dans des domaines assez différents: deux ou trois sont dans le développement pharmaceutique, une est responsable du développement commercial des immunoglobulines, un ou deux travaillent en production, comme responsable de ligne de remplissage ou de fabrication, un ou deux dans l’assurance qualité, d’autres encore dans le marketing. Quelques pharmaciens sont par ailleurs présents dans les affaires régulatoires, mais beaucoup moins qu’avant. Enfin, le patron du site bernois de CSL Behring (depuis le 1er juillet directeur du nouveau site en construction CSL Behring Recombinant Facility à Longeau [BE]), est également pharmacien. Cela montre que notre palette professionnelle est très large. Il faut vraiment se développer professionnellement là où on se sent bien.

Interview: Thierry Philbet
pharmaJournal 21 | 10.2016